N-ai sa intelegi nimic sau Cat teatru e in teatru, de Alexandru Uiuiu


Moto: 
 

"Il faut savoir défendre une chose et son contraire,

alors nous ne serons plus semblables

aux capitaines qui ne commandent qu'aux papiers

sales qui traînent dans les rues;

et qui ne se font obéir que lorsqu'il vente." 

                                                    Iustin Panta 
 
 

PERSONNAGES:

LUI

ELLE

CRISTINA

L'HOMME

LA JEUNE FILLE 
 
 

ACTE I 
 

(Lui, assis de profil dans un fauteuil devant la télé, zappe sans cesse, en changeant de chaîne toutes les cinq secondes, ou plus souvent. Il s'est installé là après une repartie avec l'intention de ne plus desserrer les dents. Il s'arrête à une émission genre « Les Feux de l’amour » ou « Amour, gloire et beauté » :  une femme y raconte sa vie privée, ses chagrins.)  
 

ELLE: Non mais qu'est-ce qui te prend? Je suis avec mes copains, c'est pas n'importe qui, est-ce qu'on n'a pas le droit de rigoler un peu? Tu veux que je pète les plombs là, avec toi? Dans cet énorme ennui et ta... ton humeur grincheuse? Toujours la même rengaine... Après tous les problèmes de Cluj il me faudrait peut-être supporter tes théories et tes caprices... J'en ai ras le bol... Ras le bol! J'en ai marre! Tu veux qu'on se sépare? On se sépare, et basta! J'emmène mes affaires et je m'en vais... J'emmène tout, moi! Je vais rien laisser derrière, même pas un cordon, un bout d'écharpe, une agrafe... où est passé mon épilateur? Où l'as-tu fourré? Tu l'as vendu, peut-être? Ou alors il sera chez l'une de celles que tu reçois en mon absence? Une de tes poufiasses? Je te connais! Je sais ce que tu vaux... Monsieur le don Juan entouré de poulettes a trouvé moyen de se payer ma tête! Ma tête à moi! Ça te plaît, n'est-ce pas, de te payer ma tête? Regarde un peu ce que tu as fait de moi! Tu me refuses le moindre droit de m'amuser, d'oublier cette énorme souffrance, le vide de mon âme. Tu m'as volé mon âme! Pourquoi ne m'as-tu pas laissée rester la petite fille innocente que j'étais? Je me casse! Basta, je me casse! A présent je me sens vraiment libre. Super! Je vais me faire couper les cheveux et je vais fréquenter des hommes et des femmes et je vais boire et je vais me droguer et je vais vivre cette putain de vie! M'entends-tu? Vivre! Chaque instant, chaque moment! Je vais presser le citron et te jeter l'écorce à la figure! Voilà! J'ai voulu le faire depuis longtemps, mais j'ai eu peur! Ce qui n'a pas été ton cas, heureusement! On se sépare, et basta! Où diantre est passé l'épilateur? Tu veux une autre femme? Parfaitement: tu la mérites bien! Moi je ne t'ai pas mérité: monsieur est écrivain, artiste, homme de lettres! Tandis que moi?! Rien du tout! Zéro! Tu me prends pour une pute, ce que je n'ai jamais été. Mais je le deviendrai... Je le deviendrai... Tu me pousses à faire des choses qu'on va regretter tous les deux. Ecoute-moi bien! Tu vas le regretter aussi, parce que tu n'auras pas envie de rigoler avec ta poulette quand tu verras dans quel état tu m'as menée, ou quand tu apprendras ma mort. Oui, ma mort!

Je vais me suicider! Je n'avais que toi; maintenant que je t'ai perdu, ça m'est égal. Je peux crever! Au moins Cristina va me regretter, mais pas toi! Toi, tu t'en moques bien. Elle picole, se came, mais elle m'a aidée. Elle m'a aidée aux examens, m'a écoutée dans les moments de désespoir, a pris soin de moi quand je souffrais. Et j'ai énormément souffert à cause de toi. Rien qu'à cause de toi! Elle aussi son père la tabassait, comme le mien, et là elle me comprend. Maintenant elle a dû se faire avorter à cause de cet imbécile d'Alexandru. C'est ça, les hommes, vous vous moquez de tout, ça vous fait même plaisir. Ça te fait plaisir, n'est-ce pas? Où diantre est passé l'épilateur? Tu caches toutes mes affaires pour que les autres ne les voient pas? Tu l'as bien préparée, notre séparation, dis donc?! Et comment! Tu as quelqu'un d'autre, et maintenant tu as envie de te brouiller avec moi! Tu inventes n'importe quoi pour me chasser et rester avec l'autre! Qui est-elle? Hein? Qui est-elle? Tu ne sais plus quoi inventer pour te justifier!

Oui! C'est moi qui suis allée chez Cristina! Moi seule! Je n'avais pas le choix, personne ne pouvait m'aider. Toi, tu étais là avec tes femmes. Tandis qu'elle a su me donner ce qu'il me fallait. Et elle est belle, en plus, sache-le... Elle est très belle! J'ai décidé d'aller chez elle parce qu'elle m'attire; elle sait ce que c'est que la vie, elle! Elle a eu un grand amour qui l'a détruite. Maintenant je comprends. C'est comme ça que ça se passe! Il y a toujours un idiot qui s'en fout, qui se sert de nous pour nous rejeter ensuite et profiter d'une autre, rien que pour tuer l'ennui. C'est comme ça qu'elle en est venue à l'alcool, aux drogues, à cette existence misérable, qu'elle supporte à peine. Au moins elle a besoin de moi, alors que toi, tu n'as besoin de personne! Tu es célèbre, tu écris des romans que personne ne lit, même pas moi. Tiens, je n'ai pas lu ton dernier roman et je m'en fiche pas mal. Je suis occupée, c'est la vie qui m'intéresse, pas les théories, pas les livres. La vie! C'est une vie, ça? Ce que tu me donnes, là, tu appelles ça une vie... ?

Je t'ai dit: marions-nous, faisons un enfant, construisons une maison. J'ai même choisi le modèle de ma future robe de mariée, je savais que tu allais aimer, j'aurais été splendide. Finalement les miens auraient accepté les différences d'âge, mes collègues et amis aussi. Cela m'aurait protégée. Cristina m'avait bien dit que c'était une bêtise, que tous les beaux rêves finissent un jour dans la corbeille à papier. Quant à vous, vous vous en foutez éperdument, n'est-ce pas? ...  Pourquoi ne réponds-tu pas? Pourquoi refuses-tu de me parler? Au moins dis-moi où est passé ce putain d'épilateur? Demain j'ai répétition, je peux pas y aller poilue comme un singe! Tu l'as vendu? Tu l'as donné? Qu'en as-tu fait... ?

Si tu trouves encore des affaires à moi, tu les mets dans un plastique et tu les donnes à Ovidiu. J'irai les cherches là-bas! Nous, on ne se voit plus. Non. Plus jamais. Je ne veux plus te voir. Si j'étais restée, j'aurais pété les plombs. Je suis contente de partir, je ne vais plus jamais te chercher. Mon Dieu, comme je suis contente d'avoir été prise au théâtre! Si j'étais restée dans cette petite ville avec toi, j'aurais fini par parler à mon bonnet! J'aurais pété les plombs, c'est sûr! 
 

(Elle renverse le contenu liquide d'une boîte, tandis qu'elle cherche dans l'un des placards de la cuisine)  
 

Bordel de merde! Regarde ce que j'ai fait et je n'ai pas de quoi me changer! Que le diable emporte tout ce bazar! Je vais prendre une douche! Je dois me laver, je ne peux pas partir comme ça, je vais au moins nettoyer mes vêtements et prendre une douche. 
 

(Elle entre dans la salle de bains. Bientôt on entend l'eau de la douche. Lui, il se lève de son fauteuil et s'arrête devant la porte de la salle de bain) 
 

LUI: Ah mais bien sûr! bien sûr! Amusons-nous! On court toute la sainte journée, on est importante, on travaille, on a sa carrière, on veut s'affirmer, on fait des choses... On stresse! Qu'au moins dans la soirée on puisse profiter de la liberté, qu'on se sente bien, qu'on se détende, qu'on fasse l'amour! Eventuellement en groupe! changeons de partenaire, essayons d'apprendre notre vraie identité: bisexuel, homosexuel, gay? Qu'importe, ce qui compte, c'est le plaisir, le bien-être, l'apaisement de la chair: que ce soit avec des animaux, ou avec des objets... Qu'au moins dans la soirée, qu'au moins pendant la nuit on échappe à nous-mêmes, on oublie notre identité... Qu'au moins alors on puisse bafouer l'amour, puisque, en fait, c'est là le hic! Qu'au moins dans l'après-midi on puisse le railler, le tourner en dérision, le prendre à la légère, faire de l'amour une histoire de cul! Ben oui, une histoire de cul, et pourquoi pas, au moins le soir, vu que dans la journée...  eh bien dans la journée on a nos intérêts, notre travail, notre carrière... des bagatelles! Toute notre vie, jour après jour, on se moque de la seule chose qui compte, la seule qui donne sens à notre misérable existence. Et pourquoi? Parce qu'on n'est que des espèces de singes curieux, des animaux aux sens malades!

On devrait casser tous les miroirs du monde. Tu t'es regardée dans un miroir et tu t'es vue belle! Oui, tu es belle, belle à, et moi je sais que la sagesse finit par céder devant la beauté. Tu m'as transformé en un jouet, en ton jouet... ton toutou. Et tu oses me parler de l'amour?! Dans ma tête tournoient des univers entiers, mon cœur est en proie aux tourments et tu me demandes: tu es fâché? Allez, ne sois pas fâché, dis-tu. Ne fais pas la tête, ne me boude pas... Des univers entiers... ! Des univers brisés...

Toi tu n'as pas de dilemme: ou bien on se sépare, ou bien on reste ensemble. Lorsqu'on est ensemble on n'est pas séparés, lorsqu'on est séparés, on n'est plus ensemble. C'est aussi simple que cela! Bielle, manivelle. Levier, roues. Logique mécanique, simplette, comme les sens que tu essaies d'exciter avec tout ce qui te tombe sous la main. Et si une femme me mordillait les mamelons, et si on le faisait à trois, ou bien moi avec une autre, tandis que tu nous regarderais en te masturbant?

Qu'est-ce qu'elle t'a fait, cette femme, pour te confisquer en trois mois, alors que nous étions ensemble depuis quatre ans déjà? Quels ont été ses arguments pour te persuader qu'elle était le modèle de ta vie? La beauté?! Vous êtes belles toutes les deux, vous devriez vous sentir bien aise d'attirer tous les regards, pour retourner ensuite chez vous pleurer votre infortune, votre grand, unique et seul amour qui ne reviendra jamais plus, et vous consoler toutes les deux! Vous videz une bouteille de vin avant de tomber dans cette ivresse féminine, paisible, sensuelle, en piquant des fous rires pour un rien, et en vous endormant ensuite l'une dans les bras de l'autre, comme deux soeurs, comme deux femmes abandonnées qui n'ont plus personne au monde... Vous vous offrez des caresses innocentes... Oh oui... Elle a su te persuader! Elle a su faire de toi en trois mois ce que moi, je n'ai pas réussi en trois ans. Elle a fait de toi ce que tu es, au fond. Ce n'était pas sorcier: elle t'a embrassée et t'a ouvert les yeux sur toi-même. A présent vous êtes plus qu'amies. Inséparables. Moi j'ai senti la morsure de l'amour et sa gravité. J'ai essayé de construire un amour plus fort que la mort, parce que moi, désormais, je ne lutte plus avec la vie, mais avec la mort. Tu as choisi une variante qui te rende la vie plus facile. Cristina est maître assistant, elle pourra t'aider à préparer tes examens, tu as un piston - et quel piston - parmi les professeurs... Tu te démènes, tu es débrouillarde, tu réussiras, tu feras carrière, tu seras une grande actrice. C'est ton rêve, n'est-ce pas? La fin justifie les moyens. C'est ce qu'on appelle être sage! Mais il y a encore un hic: de vous deux, laquelle aura profité le mieux? Mais à quoi bon se poser toutes ces questions? La vie est simple... Tu dois devenir une vraie pro, te laisser peloter par le premier venu, te déshabiller en public, te caresser devant tes collègues, faire du striptease pour les professeurs, les sentir s'allumer, savoir qu'ils n'attendent que le moment de rester seuls à la maison pour te proposer un petit entretien en particulier. N'est-ce pas?! N'est-ce pas que tu aimes cette façon de lutter avec la vie, dans le lit des autres, que tu aimes ces cours idiots où un professeur, victime du devoir, un de ceux qui ont suivi le même chemin que celui où vous vous êtes engagés, et qui en est arrivé jusqu'au bout, vous persuade de vous accoupler comme des animaux, comme des chiens en rut; de vous mettre à quatre pattes et de vous faire prendre par derrière, histoire de vous désinhiber, de vous délivrer de vos gênes, pour devenir de vrais acteurs. Oui, des Acteurs! Heureux si vous trouvez après quelque pub pour Ariel, ou si vous arrivez à monter sur scène pour crier comme des fous dans le spectacle de quelque grand metteur en scène, qui se sert de vous uniquement pour entendre ses propres pensées. Avec Grotowski et Brook en guise de maîtres... Le théâtre de la transpiration... Tu t'intéresses dès maintenant à la vie des metteurs en scène. Non?! Cristina s'en est chargée. Tu connais l'histoire de leur vie pour l'avoir entendue au... Théâtre National, au Département, tu sais désormais qui suce la poire à qui et ce que tu devrais faire à l'un ou à l'autre pour que tu ne passes pas inaperçue, pour obtenir un rôle, une idée, une carrière.

Maintenant je sais où tu es allée choper l'idée avec la pomme, lors de l'improvisation. Ça m'aurait étonné qu'elle vienne de toi. Toi tu es seulement belle! Tandis que Cristina! Cristina a souffert, elle connaît bien la moitié empoisonnée de la pomme... Elle a traversé le purgatoire et elle sait que désormais ce sera ou bien l'enfer, ou bien le paradis, ou bien tous les deux qui l'attendent, on sait pas dans quel ordre. En attendant, elle s'amuse avec toi, pauvre mouche empêtrée dans sa toile, elle t'enduit de salive, te laisse mûrir, prépare la future larve qui un jour va s'envoler, comme elle, comme tous ces papillons égarés. Pauvres ratés! Vous communiquez, hein? Drôle de communication, que de se fourrer la langue partout dans l'autre, de l'explorer, de le lécher, de s'introduire dans tous les trous de son corps et de lui sucer toutes les extrémités. Ordures! Pourriture cachée derrière le paravent de l'art! L'art du troisième millénaire... De l'art, ça? Hum!

Moi? C'est moi qui t'es obligée à grandir?! Moi je suis tombé  amoureux de la jeune fille souple, au teint frais, aux longues nattes, qui allait et venait, habillée sans façon. Qu'est-elle devenue, cette jeune fille? Le jouet de Cristina, qui t'a croquée comme une sucette, elle avait besoin de se nourrir de toi. Elle t'a digérée pour te recracher semblable à elle. A présent tu es sa copie fidèle. Réjouis-toi!

C'est ça! On doit se séparer, ta place n'est plus là! Là il n'y a de place que pour une vie agonisante, un amour défunt, un ennui crevant. Va, amuse-toi, respecte ton instinct, bois du Sprite, ça désaltère, pourquoi devrais-tu rester avec moi, te désaltérer l'esprit? Profite des opportunités de la métropole: l'art, la culture, les mondanités, la société de consommation, la liberté sexuelle, la frénésie de la grande ville, les affiches, les bistros, les passe-temps, l'art, le théâtre, le théâtre, le théâtre... le divertissement! Le rêve d'or: l'homme aux mille langues!

Cristina! Tu m'as vendu pour trente deniers, tu m'as vendu à la première venue comme un jouet abîmé, comme un cheval de bois aux patins cassés. C'est vrai que je ne peux plus courir, à cause de mon arthrose..., mais j'ai couru toute ma vie... j'ai tant couru que je suis devenu la course même! Serais-je vieux seulement pour avoir trente-cinq ans, et serais-tu jeune pour en avoir seulement vingt? Lorsque toi, comme une vieille hystérique, te rabaisses jusqu'aux plus pénibles expériences sensuelles, moi je construis mon amour sur les traces laissées dans la poussière par les objets effleurés de ta main... Qui est le jeune? Qui est le vieux? Qui est l'homme, qui est la femme? Tu veux m'épouser, tu veux que je devienne ta femme? Qu'est-ce que c'est que ces idées-là? Pourquoi toute cette hâte? Tu as peur! Veux-tu que je te dise de quoi tu as peur?! De toi-même! Tu n'es pas assez forte pour résister dans ce milieu-là. Tu sens que tu vas claquer et tu sais depuis ton enfance, par tes grands-parents, qu'il ne faut pas se laisser enfermer dans ce piège. Mais si cela te tente, vas-y jusqu'au bout! Au diable les préjugés! Je savais depuis le début que j'allais te perdre, d'une façon ou d'une autre. A quoi cela m'aurait avancé si l'on s'était mariés, lorsque tu t'encanailles avec tous ces gens-là et ta putain de maîtresse? Qu'est-ce que tu peux bien fiche en robe blanche au milieu de toute cette racaille? Ça t'excite, peut-être? Tu auras de quoi te vanter. Tu diras, histoire de rigoler un peu: si mon mari pouvait nous voir... et tout le monde de rire, les yeux injectés, la bave au menton, une main sur tes seins; et vas-y pour une petite culbute au matin, et vive les baisers à pleine bouche, comme on en voit dans les films, juste pour s'amuser entre amis, à une répétition, rien que pour augmenter la cohésion du groupe, alors partouzons en groupe, avec tout ce que j'ai eu de plus cher au monde peloté et tripoté à la hâte, juste pour la sensation, juste pour se désinhiber, juste pour le plaisir "innocent" de connaître l'autre, les états et les sentiments des personnages auxquels vous allez vous identifier en tant qu'acteurs: les mafieux, les proxénètes, les putes, les psychopathes, les hystériques, les filous, les pervers sexuels, les nymphomanes, les lesbiennes... Et bien sûr, pendant tout ce temps vous garderez une âme pure, destinée au grand amour que vous prétendrez ne pas avoir rencontré pour l'avoir tant attendu... Mais si l'âme était le reflet du corps? Hein?! Et si...

Et tout ce prix, cet énorme prix payé pour une pub à Kit & Kat, pour un effeuillage dans une revue cochonne et pour quelques petits rôles, ou même un premier rôle, dans les spectacles des grands metteurs en scène! Tu parles d'une aventure! Je ne te suivrai jamais dans cette voie! Non! C'est trop nul! Je te laisse tomber. Débrouille-toi: moi je n'arrive plus à protéger ce que j'ai aimé puisque toi-même tu ne t'es pas protégée, et beaucoup trop sont arrivés là où je pensais être le seul à avoir accès. Quelle stupide illusion...! Donne bien le bonjour à Cristina! Si jamais on se revoit on va baiser à trois. De toute façon je serai tellement anéanti en vous revoyant que je vais m'envoyer une vodka en me disant que ça n'a plus aucune importance, alors pourquoi ne pas baiser à trois. Elle sera tout autant excitée si tu avais un amant, même si imaginaire. A ses yeux, je ne suis qu'un fantôme. On ne s'est jamais vus, mais elle t'a donné un tas de conseils à mon sujet. Ne la salue plus de ma part. Allez vous faire foutre toutes les deux. Je crois d'ailleurs que c'est déjà fait. Rien! C'est ça - ne lui dis rien! 
 

(Il reprend sa place devant la télé. Il recommence à zapper et s'arrête de nouveau à une chaîne ou un homme ou une femme racontent leur vie, dévoilent leur intimité. Elle sort de la salle de bain, sans avoir rien entendu, à cause de la douche.) 
 

ELLE: Et rends-moi mes photos. Toutes. Tu n'as le droit d'avoir aucune image de moi chez toi. Où sont-elles? Je veux les emporter! Toutes!

Regarde ce que j'ai fait de mes pantalons: maintenant je dois les faire repasser pour les sécher! Où est le fer à repasser? Quel bordel...! J'ai voulu ranger, faire le ménage, et tu as commencé avec tes bêtises... Espèce d'idiot. Heureusement je pars! Je n'ai plus rien à faire avec toi, à présent je suis vraiment libre! Tes cadeaux, tu peux les garder, je n'en ai pas besoin. Je ne veux ni les sacs, ni les bas, ni les chaussures, ni cette grue en verre, je ne veux rien qui me fasse penser à toi. Rien! Je n'ai qu'un seul service à te demander, mais alors du fond du cœur: ne me cherche plus. Tu m'as assez fait souffrir! Je te prie instamment: ne m'appelle plus, ne me cherche plus, n'essaye pas de me contacter. Fais au moins ça: laisse-moi tranquille. S'il te plaît.

Je ne veux me souvenir ni des parties de pêche, ni de nos escapades à la montagne, ni de nos séjours à la mer. Je ne veux me souvenir de rien! Je te prie de ne plus me chercher! Je vais refaire ma vie, je suis jeune, je fréquente des gens beaux et doués, il y aura toujours quelqu'un pour moi, il y a des jeunes qui ont lu Dostoïevski et ils sont mieux que toi, ils sont pas cinglés. Ils savent s'amuser, aller dans les discothèques, faire la noce.

Tiens, puisque tu veux savoir: j'ai rencontré cette semaine chez Cristina quelques mecs très bien, des metteurs en scène, des acteurs, des amis de Cristina; des types cultivés... J'ai même montré ton livre à Adi, qui l'a trouvé intéressant - il en a lu quelques pages - et il m'a dit qu'il voulait faire ta connaissance, qu'il aimerait discuter avec toi. Mais toi... non! Toi... On a bu une bouteille de vin ensemble et après j'ai dormi chez Cristina, je pouvais tout de même pas me balader comme ça en pleine nuit, même pour aller au foyer, soit disant pour ne pas passer la nuit chez Cristina, puisque telle est la volonté de Monsieur! Lorsque tu as appelé, cette nuit-là, on était éveillées, on bavardait! Il ne s'est rien passé! Je te l'ai répété mille fois. Bien sûr Cristina m'a demandé ce qui te prenait d'appeler à cette heure-là, après tout, c'étaient pas tes oignons, en plus elle était tout près donc elle t'a entendu crier comme un fou: "Qu'est-ce que tu fiches là-bas?" "Non mais qu'est-ce que tu fiches là-bas, toi?" Mais qu'est-ce que j'aurais dû faire, à ton avis? Traîner dans les rues?! Elle a voulu te répondre qu'il ne se passait rien et que tu ferrais mieux de t'occuper de tes oignons en plus ce n'était pas une heure pour appeler, on n'appelle pas chez les gens comme ça, en pleine nuit... Mais toi tu n'a pas voulu parler avec elle et tu l'as envoyée promener. Elle a tout entendu, insolent, elle a tout entendu et moi j'ai eu honte... Tu lui as raccroché au nez, c'est ton style à toi que de t'énerver et de raccrocher, puis de débrancher le téléphone pour rester cuire dans ton jus, de tout casser ou de taper sur le premier venu. Moi tu ne m'attraperas plus jamais. Jamais, tu entends? même si on a passé aussi de bons moments ensemble... à la pêche et au bord de la mer... On a même ri quelquefois, mais c'était rare, parce que toi tu es trop renfrogné, trop sérieux. Tu es si sérieux que tu ne te permets même pas de pousser le moindre soupir quand on fait l'amour, alors que j'aime ça. Tu ne t'ai laissé aller qu'une seule fois, ce soir-là, au bord du lac, lorsque je t'ai persuadé à me faire l'amour au pied d'un arbre, à la belle étoile. Tu avais tellement peur, tu étais tellement gêné de me faire l'amour en plein champ que tu n'as même pas eu le courage et la patience d'ôter mes vêtements: tu as juste baissé mon pantalon et tu m'a pénétrée par derrière, mais j'ai aimé ça. On faisait l'amour et je regardais le lac et les étoiles et le reflet des étoiles dans l'eau. Moi j'ai aimé, mais toi tu n'as plus voulu le répéter, froussard, quand nous sommes allés en excursion, à la montagne... Tu les as vus comme ils étaient en train de se bécoter, les deux autres: cool, relax, sans se poser tant de questions... Toi tu m'as trimballée comme un fou dans tous les ravins, y avait des mouches partout, et dire qu'on était à la montagne. Tu t'énerves lorsqu'on te dit que tu es compliqué et malheureux. Elle t'a fait sortir de tes gonds, Mona, quand elle te l'a dit, et tu l'as traitée elle aussi de pute, c'est ton style à toi que d'insulter les gens, et puis après, un jour que t'étais bourré et qu'elle t'a dit que tu ne te conduisais pas comme l'intellectuel que tu prétendais être, tu lui a envoyé une baffe. Tu es pénible. Tu as réussi à devenir la risée de tout le monde. Personne ne veut plus te parler, tous tes anciens ou soit-disant actuels amis t'évitent. Il n'y a que moi qui t'ai supporté, je t'ai supporté tant que j'ai pu, mais maintenant c'est fini, je n'en peux plus. Tu mérites d'être seul, tu le mérites vraiment! Tu la mérites bien, ta solitude!

Ça fait si longtemps que je te dis que j'aime les bijoux et tu n'as pas été capable de m'acheter au moins une bague! Une belle bague, avec une petite pierre sertie... Toutes les filles ont des bijoux splendides tandis que moi je n'ai que cette bague de pacotille, toute noircie et cassée. Tu as piqué encore une crise quand tu as remarqué que je ne la portais plus. Comment la porter?! En la faisant souder, peut-être?! La porter comme ça toute noircie et rafistolée, pour qu'on se moque de moi? Va voir un peu les bagues de Cristina! Ses bracelets, ses colliers. Bien sûr elle ne les porte pas, puisqu'elle est trop belle pour en avoir besoin, mais elle en a tout de même.

Et maintenant pourquoi tu te tais? Tu m'as tellement torturée avec tes questions et maintenant tu te tais. Que veux-tu entendre, que veux-tu que je te dise? Fais-moi encore une fois l'amour, au moins qu'on se sépare élégamment, en amis, au lieu de me mettre à la porte, comme une pute... Qu'est-ce que tu veux entendre?

D'accord, je vais te le dire. Puisque tu as tant insisté: d'accord, je vais te le dire. Tiens: j'ai couché une fois avec Cristina et j'ai aimé! Cette nuit-là, quand tu as appelé, on faisait l'amour, c'est pour ça qu'on était éveillées à deux heures du matin. Elle m'a dit qu'elle avait froid et elle m'a invitée à venir dormir dans son lit, et moi je lui ai dit qu'elle vienne dans mon lit à moi. Je l'aime parce qu'elle a une belle bouche, aux lèvres douces et de beaux nichons aux gros tétons et la peau fine et veloutée et après ça je suis allée encore une fois chez elle et toutes les fois ça a été super, pas comme avec toi. A chaque fois j'étais très excitée en pensant à elle et puis parce qu'on s'adonnait à des choses interdites, coupables, qui allaient devenir notre petit secret. Elle est super Cristina et je crois que tout ce qui m'est arrivé est extraordinaire. C'est ce que monsieur as voulu entendre? Monsieur est servi! Je t'ai dit ce que tu voulais entendre...

Après les raclées de mon père et après tous les scandales avec toi il était temps que je trouve moi aussi un peu de repos, un peu de compréhension... Tu entends?

Mais toi je t'aime. A présent qu'on se sépare, ça ne compte plus, mais moi je vais continuer à t'aimer. Tu es mon grand amour, mon seul amour. Ne comprends-tu pas...?! Non, tu ne comprends pas. N'est-ce pas? Si je te dis qu'il ne s'est rien passé tu ne veux pas l'accepter, tu ne veux pas comprendre. Je t'ai dit ce que tu voulais entendre. C'est ce que tu voulais entendre, n'est-ce pas?! Dis! Pourquoi diantre tu refuses de parler? Pour l'amour de Dieu, dis-moi au moins où tu as fourré mon épilateur... Où est-il passé? Que diantre veux-tu faire de moi, qu'est-ce que tu me veux? Il ne s'est rien passé entre moi et Cristina. Absolument rien. Rien!

Je suis même allée parler avec un prêtre de Cluj. Je priais dans une église, en fait s'est lui qui est venu vers moi, il s'est approché et il m'a parlé, je lui ai raconté certaines choses et il m'a dit que je ne serai jamais plus aimée comme je le suis maintenant. C'est ce qu'il m'a dit. Comment ça, aimée? Est-ce que tu m'aimes, toi?! Dis-moi que tu m'aimes! Allez, dis-moi que tu m'aimes. Tu vois?! Tu te tais, tu ne peux pas... Tu ne peux pas aimer, mais tu peux faire souffrir, tu peux te moquer, parce que c'est ce que tu fais: tu te moques de moi.

Ça y est, j'ai tout pris! Je n'ai qu'un service à te demander: ne me cherche plus jamais... Jamais! L'épilateur et tout autre objet, tu les donnes à Ovidiu, je vais passer les chercher parce que toi, je ne veux plus jamais te voir. Basta! J'en ai assez! Basta! 
 

(Elle sort, en faisant claquer la porte qui reste ouverte. Elle la fait claquer encore une fois, et encore une fois. Finalement elle réussit à la fermer. Il se lève de son fauteuil et ferme la porte à clé, à double tour, après quoi il prend un stylo bille et commence à écrire quelque chose, d'un air nerveux, sur le panneau de la porte. Il manie le stylo bille comme un couteau, en faisant entrer le bout pointu dans le bois. Un temps passe. Le téléphone sonne. La télé marche. Un mec y raconte ses peines. Il répond au téléphone d'un air triste, ennuyé, exaspéré.) 
 

LUI: Oui, c'est moi... Non... Non... Non... Pas question...

Tu m'avais bien dit de ne plus te chercher, pas vrai?! De ne plus t'appeler. Je ne t'ai pas appelée... Oui, je te crois quand tu me dis qu'il ne s'est rien passé. Oui... Rien... Mmm... Rien, pour moi, ça veut dire rien, mais j'ignore ce que cela signifie pour toi... Il y a aussi des situations où tu embrasses quelqu'un et cela ne signifie rien, parce que c'était pour rire, ou parce que c'est le professeur qui t'a dit de le faire, ou le metteur en scène... Fais gaffe à ce que tu dis parce que je peux très bien débrancher le téléphone... je te crois bien que je suis idiot et que je m'arrête aux détails, mais ce sont ces détails qui font notre vie. Eux seuls, et rien d'autre! Je t'ai dis mille fois que l'âme est le corps, et que lorsque l'âme se dédie entièrement, le corps suit; tu ne peux pas aimer avec l'âme et mentir tant soit peu avec le corps; il n'y a pas de rupture entre ces deux entités... Oui je sais qu'il ne s'est rien passé, tu me l'as dit tant de fois que cette phrase n'a plus aucune valeur, parce que je ne suis pas sans savoir que "rien", dans ce milieux-là, a un tout autre sens que chez nous autres, gens normaux. Mais là, dans vos écoles, il ne s'est trouvé aucun professeur pour évoquer devant vous l'antique enseignement selon lequel le corps ne tombe malade que lorsque l'âme elle-même est malade? Personne de ceux qui vous mettent à vous caresser le sexe et les seins devant vos collègues, de ceux qui vous aident à vous désinhiber, en vous obligeant à faire un striptease ou en vous soumettant à des caresses collectives et au langage licencieux pour vous décoincer, aucun de ceux-là n'a pensé qu'ils corrompaient votre âme?... Qu'ils détruisaient votre personnalité? Comment ça, renoncer?! Soyons sérieux, reste, résiste, soit courageuse... ton père te l'a dit aussi, ce qui compte, c'est que tu passes ta première année, tu passes ta première année, tu te retrouves en deuxième, et après quatre ou cinq ans pfuuuit, c'est déjà fait, tu n'auras plus d'âme et tu riras à ton tour de tous les coincés et tous les débutants et tu éprouveras le même plaisir que tes professeurs actuels à les rendre malades... Oui, oui... ce sont des exercices, c'est ce qu'il faut faire... quoique je connaisse des acteurs célèbres qui ont fait des rôles magistraux rien que du regard, oui! rien que du regard. En sachant regarder d'une certaine façon! En gardant leur regard vivant, en gardant la transparence de leur âme! Je sais, je sais... Oui... Mmm... Le problème c'est que toi, tu commences à aimer ça et tu n'es plus sincère avec moi, parce que tu crois pouvoir traverser la vie dans ce carrosse aux grandes roues à droite et aux petites roues de trottinette à gauche, en gardant ton équilibre comme une jeune mariée sur le siège et en lançant l'attelage à toute allure sur une route défoncée... Détrompe-toi, ça ne va pas se passer comme ça. Tu ne seras pas sur le siège, mais à côté du carrosse. D'ailleurs, tu l'es déjà! La facilité avec laquelle tu débites vérités et mensonges me prouve que tu es déjà une des leurs... Oui, mmm... Oui... Je sais... Je sais ce que c'est! De l'art, ça?! Moi cette vie d'artiste m'a fait rouler dans la boue, j'étais cuit à point, croustillant, croquant pour les dents des cochons... C'est toi, avec tes dix-huit ans, qui m'as sauvé, ce sont ta pureté, ta foi, tes larmes qui m'ont sauvé. Oui! Pas l'art que t'enseignent tous ces pervers-là! L'art me t'a volé toi-aussi, cette vieille pute fourbe et poseuse me t'a volée! Elle ne t'a pas volée physiquement pour t'emporter à Cluj. Si c'était comme ça je viendrais une nuit et je casserais toutes les chaînes et je t'emmènerais avec moi et personne ne pourrait s'y opposer. Non, elle ne t'a pas volée, elle a volé ton âme, ta petite âme candide de fillette de Bozies, qui se mirait dans le vieux miroir de sa grand-mère et faisait toutes sortes de grimaces et s'imaginait que lorsqu'elle sera grande elle sera une actrice célèbre, applaudie, qui fera rire et pleurer les gens, qui les rendra meilleurs, plus humains... L'art t'a volé cette âme pure, immense comme un printemps pour t'obliger à croire à tous ces présomptueux, à toutes ces canailles, à toutes ces putes cacochymes. Qu'est-ce que tu leur devais, à tous ces malheureux et à leur souffrance? Tu n'étais qu'une jeune fille partie étudier à Cluj, revêtue de l'armure de l'amour. Les professeurs t'ont dit de t'en dévêtir, tu as refusé, ils ont menacé de te renvoyer, tu as piqué une crise, tu t'es cogné la tête contre les murs, ensuite contre le radiateur, et après tu t'es conformée, et eux ils t'ont reçue dans leur bras hypocrites... et... et ils t'ont convaincu de te déshabiller. Ils t'ont amené à renoncer à l'armure de l'amour dans les applaudissements unanimes, dans leurs applaudissements qui ne faisaient que préfacer ceux des spectateurs à qui tu déclareras ton amour à l'apogée de ta carrière. C'est une chose que je n'ai jamais compris...: comment peut-on déclarer son amour devant cent personnes, mille, devant tout le peuple... comment leur dire: je vous aime? Je vous ai dédié toute ma vie, chers spectateurs: je vous aime! Comment peut-on aimer le public? Quel énorme mensonge, répété à satiété... Oui, oui... mmm... je vois... il y a comme des vibrations, comme des énergies entre la scène et la salle, comme une profonde résonance, comme si un esprit s'emparait des spectateurs... et les acteurs de déclarer qu'ils aiment le public. Pauvre artifice, lamentable tour de passe-passe pour demander - en fait - l'amour de chaque spectateur. La somme de ces amours est réclamée afin de remplir le vide laissé par le premier, le grand, le seul amour, celui de l'homme abandonné, sacrifié au nom de l'art, de la profession... Le vide laissé par un échec, par une âme bafouée par les professionnels et le professionnalisme. Vie professionnelle, professionnels de la vie... Qu'est-ce que ça peut bien être? Qu'est-ce que ça peut bien signifier...? Sans blague?... Oui, oui... Mmm... Oui... Non! Non! Surtout pas! Y renoncer pour moi signifierait déplacer toute la scène et m'amener tous ceux qui te hantent à la maison, m'obliger à les côtoyer tous les jours de ma vie, comme des revenants. Non merci. Chez moi c'est déjà assez petit comme ça. Non! Après avoir choisi tu dois avoir le courage d'aller jusqu'au bout de ton option! Comme le disait ton père: l'art c'est l'art, la famille c'est la famille! Tu viens d'entrer dans la famille des artistes, dans la merveilleuse, l'immense et la trépignante famille des artistes. A quoi bon une pauvre famille à deux?! Le bonheur de l'ennui, du renoncement, de l'angoisse... Fais un enfant avec un beau mec et élève-le avec Cristina. Lorsqu'il sera grand, pour vous venger, faites-le metteur en scène... Oui... Oui... Les robes de mariée, ça clôt les défilés de mode. Toi tu aimes t'habiller à la mode... Fais-en ton hobby: chaque semaine, une nouvelle robe de mariée. Des robes dessinées par les grands créateurs, des robes compliquées, alléchantes, que tu vas présenter - eh oui - dans les applaudissements des salles entières... Tu es belle! Tu dois payer le prix du succès! Mais le succès te rendra libre! Il te rendra heureuse. Crois-y: ça va t'aider!... Non... Non... Je me meurs, tout simplement! Je me meurs doucement, lentement, de façon rectiligne et uniforme... Je ne me suicide pas... Je meurs au sein de ton bonheur, piégé dans le taillis de la belle au bois dormant... Nous, les vieillards de trente-cinq ans passés, nous sommes optimistes et pleins d'espoir: nous nous réveillons à cinq heures du matin pour voter le nouveau président... Vous, les jeunes, vous êtes sensuels et sceptiques, nous, idéalistes et optimistes... Non... Ça n'a pas de sens que tu reviennes... Tu m'as laissé assez de paroles. Je n'avais pas de sujet de réflexion: je vais réfléchir à tes paroles. Vraies et mensongères, mélangées dans une cervelle en guise de ventre. Tu m'as laissé un ventre de pensées! On a fait match nul! Tu m'as égalé! Tu as voulu peut-être m'imiter, voir à quoi ça ressemble. Maintenant tu le sais: cherche un mec qui te sauve, tout comme je t'ai cherchée moi-même. Je t'en recommande un de dix-sept ans, mais pas tout de suite... un peu plus tard, après que tu auras obtenu le succès et l'amour du public. Cristina t'y aidera, elle et les autres profs. Ce sont des professionnels, des professionnels de la vie... Moi aussi j'ai eu des profs semblables. Mouais... Comme tu dis! Maintenant ça n'a plus aucune importance: c'est toi qui as raison! Tu es comme moi, comme nous autres, misérables infortunés. Tu as raison!

Et il y a encore une chose: j'ai rêvé de toi plusieurs fois. Tu partais et ensuite tu rentrais habillée de noir, la tête couverte de ton tee-shirt, tu venais vers moi et tu me demandais: "Tu veux savoir qui je suis vraiment? C'est toi, c'est bien toi qui disais que tu m'aimais...?" et quand tu étais sur le point de me montrer ton visage j'essayais de t'en empêcher, terrifié. Je me suis heurté plusieurs fois la main contre le chevet du lit, en essayant de te chasser... Mmm... Tu as deviné. C'est un cauchemar! Maintenant ça n'a plus d'importance: ça va passer, peut-être. Bye!  
 

(Il attend encore un moment puis il raccroche. Il s'asseoit dans le fauteuil et regarde pendant une minute cette même émission ou un homme ou une femme racontent leurs malheurs en public.) 
 
 

ACTE II 
 

(Elle et Lui au milieu de deux spots de lumière, aux deux extrémités de la scène. D'une réplique à l'autre, la lumière devient plus intense et découvre deux appartements séparés par un mur, au milieu de la scène. Du côté du public, des coffrages de béton armé.

Le temps a passé. Ils ne sont plus jeunes.) 
 

L'appartement A (à droite)

ELLE: J'aurais dû rester, peut-être. Rester tout simplement. Rester dans un coin et me taire. Sans pleurer - j'ai tant pleuré après... sans plus considérer toutes les choses dérisoires, oh non! Me taire. La folie de l'homme vient de ses paroles - c'est ce que tu m'avais dit. Et tu me l'as dit tant de fois... Il y avait trop de désespoir et trop de frénésie en moi pour pouvoir me taire: pour me retirer dans un coin de la chambre et me taire. Ça aurait été tellement simple... je t'ai blessé trop fort, trop profondément... Je t'ai dit toutes ces misères dont aucune n'était vraie, presque rien n'était vrai. L'histoire avec Cristina... Comment as-tu pu la croire?! Il ne s'est rien passé entre nous, rien... ce n'était qu'une vengeance pour toutes les femmes que j'imaginais dans ta vie, qui t'écrivaient, que tu rencontrais... C'est vrai, tu as le droit de rencontrer des femmes - personne ne peut t'enfermer sous une cloche de verre. Tu es un homme du monde, une "personne publique" comme tu disais, tu n'avais qu'à recevoir des lettres, des coups de fil, j'aurais dû te ficher la paix tant que tu m'aimais, moi, et seulement moi. Tu me l'as dit tant de fois, mais je ne pouvais supporter la pensée que tu rencontrais d'autres femmes, même s'il ne se passait rien entre elles et toi. J'ai lu toutes les lettres de Roxana: une jeune fille qui avait des poèmes plein la tête et qui sentait le besoin d'avoir une relation avec un écrivain auquel elle confie sa "pensée poétique", une sorte de Veronica Micle exilée au Pont Euxin, qui te racontait le temps qu'il faisait à Constanta et combien tu lui manquais. Tant mieux, elle n'avait qu'à t'écrire... Au moins se donnait-elle une occupation au milieu de ces plages désertes et de ces paysages désolants, là où l'Enfer vient se verser dans la Mer Noire, comme dit le poète... Ce fut une bêtise, mais je ne pouvais pas m'abstenir. J'étais comme folle. Il y avait tant de souffrance et de désespoir en moi, et tant de confusion à cause de l'école... Oh oui, on a drôlement galéré à l'école... Les deux premières années on était comme des bleus: torturés et travaillés et du dehors - puisqu'on avait la chair meurtrie, et du dedans, puisqu'on devait leur sacrifier la candeur et l'innocence de notre jeunesse. Avec le temps les choses se sont apaisées, on a compris ce qu'ils attendaient de nous, on leur a donné ce qu'ils voulaient, ils nous ont reçus aux examens et ils nous ont fichu la paix... C'était trop tard pour revenir à toi... En fait, chaque fois que je t'appelais je tombais sur ton répondeur, chaque fois que je te cherchais je tombais sur une porte fermée qui petit à petit s'est transformée en un mur. C'est du moins ce que je ressentais: j'avais l'impression que ton appartement n'avait plus de porte, que tu t'étais volontairement emmuré au milieu de tes papiers, de tes pensées, comme un canard confit dans la graisse... En écrivant des romans, des nouvelles... Un extraterrestre égaré, obligé à tenir journal sur cette planète... Oui, tout était à aimer chez toi: les mains, les yeux, les humeurs, les jambes, le rire, les blagues, les souvenirs...

Tes maladresses de grand enfant, ton embarras quand je te poussais à faire des choses insolites, ta peur du système, des systèmes, ton envie de jouer... tout était à aimer chez toi et j'aime encore toutes ces choses, tous ses souvenirs-là. En fait, je ne crois pas pouvoir aimer quelque chose d'autre, et je ne crois pas qu'il y ait quelque chose d'autre à aimer dans ce monde. Il ne me reste que les souvenirs... 

L'appartement B (à gauche)

LUI: Ma vie est une lettre adressée à l'éternité. Une longue lettre tachée de sueur et de larmes, mais dont le texte reste lisible et facile à comprendre. Ma vie est devenue un texte, mon temps s'est transformé en mots. J'ai pensé que de cette façon il allait échapper aux vers. J'ai joué un sacré tour aux vers qui poussent de leurs petits nez contre mes livres comme si c'étaient des pierres, et ils poussent et ils s'arc-boutent, mais en vain, car aussi fins et agiles soient-ils, ils ne peuvent pas percer. Et elles en rient, les feuilles, les branches et les fleurs, et le printemps en rit aussi de toutes ses dents qui sentent le basilic... J'en ris aussi et j'en ris aux éclats quand je vais à la pêche et que j'en accroche cinq ou six au crochet de l'hameçon: j'aime les voir alignés côte à côte au bout de l'hameçon, frétillants comme un sandwich vivant destiné au barbeau, le poisson de l'amour, qui les gobe d'un trait... L'amour qui joue avec la mort... D'un trait! D'accord, d'accord... la vie joue aussi avec l'amour... Certes, l'eau joue avec les poissons, ils s'en amusent, le tourbillon, le remous, le gué et la cascade des barbeaux... La crue... Ha, haaa...

C'est ça: une lettre. Sur laquelle je peux coller un timbre de mon choix. Oui, de mon choix! Toi tu es venue t'y coller à un moment donné de tout ton être - ou du moins c'est ce que j'avais cru. Un vrai pot de colle. Ma petite tache de glu, comme je t'appelais à l'époque... Tu t'es réchauffée au feu de l'art et tu as commencé à te dessécher, petit à petit. Tu as continué à te dessécher et un beau jour tu t'es décollée... Ma lettre n'a plus été envoyée... C'est ça... Je te vois de temps en temps accompagner tes enfants à l'école: je me demande ce qu'on leur apprend. Qu'est-ce que tu leur apprends, toi, à la maison? Leur as-tu raconté notre histoire, notre amour?! Oui, je sais qu'il aurait suffi de te serrer dans mes bras, mais je sentais que j'aurais embrassé ton mensonge et qu'il se serait niché dans nos coeurs. Je n'aurais pas pu vivre avec ce mensonge entre nous. J'ai préféré le livre. Je l'ai mis un jour, un jour où - comme tu le disais - je te torturais pour apprendre la vérité, quand t'as voulu jurer la main sur la Bible, je l'ai mise entre nous deux et je t'ai serrée dans mes bras. Tu n'as pas pu parler, tu as commencé à respirer péniblement, on aurait dit que tu suffoquais... Je t'aurais serrée trop fort, peut-être, ou alors ce fut à cause du livre, ou de ce qui y était écrit? Je ne l'ai jamais su, jamais... Et je ne le saurai jamais! Il aurait suffit d'une étreinte pour traîner toute ma vie des wagons entiers d'incertitudes. J'ai préféré voler. Ma foi, avec tous les œufs, omelettes et œufs pochés que j'ai avalés, on a de quoi s'étonner que je n'ai pas commencé à voler. Lorsqu'on fait seul sa cuisine, les œufs c'est vraiment facile! La poule, c'est important, tout comme la solitude. Il aurait suffi d'une étreinte... Tu n'as pas mangé de mon barbeau. Tu en as fait un paquet et tu l'as oublié sur la table. Tu avais hâte de te rendre à Cluj, tu n'étais pas encore bien éveillée, c'était tôt le matin... 

L'appartement A

ELLE: Si j'avais su qu'on se voyait pour la dernière fois, que tout était fini à jamais, je t'aurais dit la vérité: la vérité toute nue, la pure vérité, et non ces demi-vérités que je te servais chaque fois uniquement pour t'irriter, pour te provoquer, pour te garder auprès de moi. J'ai été trop possessive - c'est vrai, mais tu étais mon ange, mon havre de paix, tu étais l'accomplissement de ma vie et je n'ai jamais pu imaginer mon existence sans toi. Je t'aimais énormément, avec tous les mensonges, toutes les vérités, les bonnes et les mauvaises choses, j'étais comme une tornade qui emportait des arbres, des étables, des gares, des cerisaies et des ponts, et je marchais, je me portais en avant vers ma pensée, vers mon but: l'amour, toi, le mariage, les enfants. Je croyais que c'était tellement simple: j'ai été trop possessive, peut-être... Mais tu avais raison: j'aurais dû te dire toute la vérité, je te le devais. Tous les détails, comme tu me le demandais toujours: les détails. Hum... la vérité est dans les détails... Tu m'as dit tant de choses que je ne peux pas oublier... Je ne pensais pas que tout cela puisse finir un jour... Quel jour on était, déjà? Un mercredi? Hummm... Oui... Mercredi: un jour qu'était sorti se promener sur le fil du rasoir... 

L'appartement B

LUI: Il se peut bien que tu aies été cet enfant confus et effrayé par tout ce qu'on lui demandait, torturé par un trop plein de questions, cherchant à rire et à passer le plus clair de son temps à côté de l'être aimé, fort, tendre, protecteur... Il se peut bien que tu aies été tout cela: tes yeux me le faisaient deviner... Aurais-je été trop orgueilleux?! Qu'est-ce encore que la vérité devant l'amour, lorsque moi j'affirme toujours que l'amour seul nous prépare à affronter la mort. L'amour se réjouit de la vérité! Oui, il s'en réjouit, mais il ne disparaît pas en son absence... J'ai été trop orgueilleux. Non pas vaniteux! L'orgueil, c'est autre chose! L'orgueil veut que l'amour respecte le projet d'amour, et ce dernier n'était ni insensé, ni hyperidéaliste, ni vieillot, ni... Il se fondait sur la vérité et la confiance. Je ne pouvais plus te faire confiance à partir du moment où tu débitais avec la même ardeur et passion des choses contradictoires... Je ne savais plus que choisir et j'ai tout mis au compte du théâtre: en fait, c'était là ta nature, avec ou sans théâtre: ton acharnement à ne pas perdre les choses que tu possédais, que tu avais obtenu avec peine, ta capacité à tout dire, tout ce que voulait entendre celui qui menaçait de te prendre ton jouet. Seulement ton jouet, c'était moi: personne ne te l'a pris. Usé et trop fatigué d'avoir tant servi, le jouet a disparu un beau jour. Il a prié un mendiant de le voler pour l'abandonner dans une poubelle... dans la rue. Une poubelle pleine de papiers... de vieux livres et de vieux journaux, des papiers d'emballage... Je suis certain que tu ne te rappelles plus ce jour de ton enfance où tu as reçu ta première poupée, mais que tu ne peux pas oublier le jour où tu l'as perdu. Ce triste jour... 

L'appartement A

ELLE: Tu m'as menti! J'ai appris après qui étais cette femme pour laquelle tu as fait tout ce cinéma... C'était pas la peine! Elle n'était ni plus belle, ni plus intelligente... Tu m'as menti et tu as viré de bord: c'est ça. Et il t'a fallu faire tout ce cinéma... C'était une femme commune, banale, une femme bonne à faire le ménage... Drôle de choix... Je l'ai appris une année plus tard... En fait, peut-être bien que... 

L'appartement B

LUI: Tu m'as trompé! Cela ne pouvait pas continuer comme ça: tu étais capable de détruire le dernier refuge que j'avais dressé devant la vie: la paix et la satisfaction spirituelle. Tu m'as trompé avec une femme, avec une idée, et avec tous ses amis, avec toute l'école... Tu m'as trompé avec l'art, avec la tromperie même.

ELLE: Tu ne méritais pas le pardon! Tu m'as trop fait souffrir... Je ne pouvais plus supporter...

LUI: Ma vie ce n'est pas le fruit de ton imagination, c'est ma réalité à moi. Tu m'as vendu pour trente sous... Et pour quoi?

ELLE: Tu t'es moqué de moi!

LUI: Tu m'as menti!

ELLE: Tu m'as trompée!

LUI: Tu m'as énormément fait souffrir!

ELLE: Tu ne m'as jamais aimée!

LUI: J'aurais dû m'en rendre compte depuis le début! 
 

(La lumière croît sur la scène jusqu'à  ce qu'elle découvre le décor intégral. Ce n'est qu'à  présent que le mur séparant les deux appartements et les deux acteurs devient visible. Un homme entre dans l'appartement A.) 
 

L'appartement A

L'HOMME: Je crois que je vais devenir fou. Ma foi! J'aurais mieux fait de me tenir tranquille: qu'est-ce qui m'a pris d'accepter la direction de ce théâtre? Tous ceux que j'ai aidés, tous ceux à qui j'ai mis le pied à l'étrier se sont tournés contre moi. Une vraie révolte! Tu parles... La Radulescu m'a demandé publiquement de donner ma démission, elle m'a dit que c'est l'avis de tous, personne n'a réagi. Que notre répertoire n'est plus adéquat, qu'on ne sait plus attirer le public, qu'on n'a plus de quoi payer les salaires... Et qui s'en plaint, s'il vous plaît? Mitru?! Qui part en province donner un récital et prétend des honoraires en dollars?! Carmen?! Qui est capable de chanter aux kermesses rien que pour trois millions? Cristina? Qui s'affiche partout avec ses bijoux, même aux répétitions... Avec sa vie de...

ELLE: S'il te plaît! Tu ne vas tout de même pas commencer à faire des potins sur mes collègues. Ils ont leurs problèmes aussi...

L'HOMME: Qui fait des potins sur tes collègues? Qui? Je me trompe, peut-être?! Qui peut nier les faits? On n'a pas de répertoire. Mais qui a monté Tenessee Williams, qui a mis en scène Brecht, Ionesco, Gombrowicz? On ne joue pas les pièces des dramaturges roumains. Est-ce qu'on n'a pas joué D.R. Popescu, Cacoveanu, Sorescu, Naghiu, Blaga...? Si. Même Blaga, qui semblait impossible. Ce ne sont pas des faits, là? 

L'appartement B 
 

(Entre une belle jeune fille brune, souple, élancée, aux cheveux longs, attachés en queue de cheval) 
 

LA JEUNE FILLE: Salut! Tu es encore dans tes papiers...? Tu sais, des fois tu ressembles vachement à la souris de Cartoon Network! Surtout de profil: avec tes longues moustaches... Si, si! (cherchant dans le frigidaire) On n'a plus de jus d'oranges? Tu as la descente rapide, dis donc! Moi je t'achète du jus et toi tu t'en rinces la dalle! Ma foi! Tu n'es que... du pur jus d'oranges à qui ont poussé deux yeux et des jambes... Rien que du jus d'oranges, une mer de jus qui se verse dans un océan d'encre. C'est ton portrait, voilà!

L'HOMME: Ne me taquine pas, laisse-moi tranquille! Je bois et j'oublie. Y en a qui boivent de la vodka, de l'eau-de-vie, des vins forts pour oublier. Toi tu vides ta bouteille de jus d'oranges, tu la jettes et tu as déjà oublié d'avoir bu. La belle affaire: boire pour oublier... 

L'appartement A

L'HOMME: Ça fait des années que je n'ai plus monté un spectacle! Je reste là, à écouter tes lamentations, et leurs plaintes. Je vais chercher de l'argent au Ministère, au Conseil Municipal, chez les commanditaires... Je suis devenu un mendiant: moi, metteur en scène génial, qui ai conçu des dizaines de projets, j'en suis arrivé à mendier parce que tu m'as dit: "Ne refuse pas ce poste, il y aura sûrement des avantages, de l'argent." Pour quoi faire? Tu voulais jouer dans le rôle de Nora? Tu as joué Nora: ton rêve s'est réalisé! Toi, toi, toujours toi... Et moi, qu'as-tu fait de moi? Un mendiant génial, l'homme de ménage du théâtre! L'homme qui reste enfermé seize ou vingt heures dans cet immeuble-là! 

L'appartement B

LA JEUNE FILLE: J'ai tant à faire à l'école que je ne sais plus où donner de la tête! La théorie passe encore, mais alors les exercices... Je suis couverte d'écorchures. Regarde... Rien que des écorchures et des bleus. L'art de l'acteur, improvisation, mouvement scénique... C'est effrayant! La faculté des culbutes... Ma foi! Je suis pompée. Heureusement qu'il y a Otilia, l'assistante. Elle est chouette comme tout, très très sympa, toujours auprès de moi à me montrer un tas de trucs; j'espère que petit à petit je vais rentrer dans les bonnes grâces du professeur, qui à présent j'ai l'impression qu'il me hait. Il n'arrête pas de me critiquer et de me dire que je ne suis pas faite pour le théâtre. Que je suis trop inhibée, que je ne me laisse pas aller. Pour l'exercice d'improvisation Otilia m'a filé une idée du tonnerre! Avec une pomme! J'entre en scène, je joue avec la pomme, en attendant mon bien aimé - là il faut avoir du feeling - et après, triste et ennuyée à force d'attendre, je coupe la pomme en deux, je sors et je laisse une moitié sur scène. J'espère que ça va me réussir: l'idée me plaît, je n'aurai jamais pu trouver un truc semblable. Ce soir elle m'a invitée chez elle pour travailler, pour me montrer comment faire. 

L'appartement A

ELLE: Laisse tomber, allez... Tout le monde sait que tu as couché avec la Radulescu, et que tu le fais encore. Tu me barbes, avec tes histoires de seize heures... Tout le monde connaît la vérité. Tu ferais mieux de me dire si tu es passé à l'école... Ça fait deux semaines que je te prie de passer pour parler avec la principale de Ionut. Elle se plaint tout le temps qu'il n'est pas attentif, qu'il est insolent, qu'il n'apprend rien... Passe au moins une fois par an à l'école, pour sentir au moins que tu es père, puisque tu ne te sens plus metteur en scène. Au moins sois un vrai père! Crois-tu que c'est peu de chose pour quelqu'un comme toi, que d'avoir la chance d'être père? C'est moi qui te l'ai donnée, cette chance! Profites-en: elle risque d'être tout ce que tu as de mieux dans ta pauvre vie. 

L'appartement B

LUI: Moi je te conseille de ne pas y aller! N'y va pas, Camelia! Tu as mieux à faire que ces improvisations avec des pommes, avec ton assistante, tard le soir. Et puis la pomme, c'est déjà un symbole essoufflé, il n'y a rien de spectaculaire là-dedans, tout le monde connaît l'histoire de la pomme édénique, de la tentation, du péché, de la chute dans le temps. C'est tout ce qu'il y a de plus commun: vraiment, je ne comprends pas ton enthousiasme! Cherche toi-même une idée! Pourquoi compter sur Otilia ou je sais pas qui encore? Tu as du talent, tu as toujours voulu faire du théâtre, marche sur tes jambes, sur tes splendides jambes aux chevilles de cristal, pourquoi te laisser porter par cette femme qui de toute façon est déjà... plutôt défraîchie... Les femmes dans son genre, en chaire tout de suite après avoir fini leurs études, sont légèrement blasées. Ecoute bien ce que je te dis... 

L'appartement A

L'HOMME: Tu racontes n'importe quoi. Tu as commencé toi aussi à te laisser intoxiquer par les gens du théâtre. Cristina a dû te bourrer le crâne avec tous ces mensonges. Elle vient, boit son café, te fait avaler ses sornettes, vous n'en finissez plus de jaser sur ton mec, dont j'ai oublié le nom, tiens, votre mec à vous, ton premier, ton grand, ton seul amour, que vous appeliez en plein nuit pour parler pendant des heures, et après elle s'en va et toi tu restes seule, intoxiquée par toutes ces histoires et tous ces mensonges. La noble et belle amitié: Veronica Micle et... et... et Cristina. Mademoiselle Cristina! L'éternelle jouvencelle qui rêve encore aux premiers rôles, alors qu'elle n'est qu'une vieille peau aux cernes jusqu'au menton. Cristina, Eliade... Une tordue. Cristina la tordue...

ELLE: S'il te plaît... 

L'appartement B

LA JEUNE FILLE: Tu vois comme tu es, père. Si je t'avais écouté je n'aurais même pas essayé au théâtre! Je serais restée auprès de toi et j'aurais épuisé mon talent à préparer du café, des oeufs pochés, des omelettes et du thé. Je comprends que tu te fais des soucis pour moi et je t'en sais gré: tu es un merveilleux papa, mais laisse-moi vivre ma vie. J'ai vingt ans, je sais discerner le bien du mal. Crois-tu que je suis née de la dernière pluie? Moi je te comprends, mais essaie de me comprendre toi aussi!

LUI: Oui... comprendre... tout comprendre... 

L'appartement A 
 

(Le téléphone sonne) 
 

L'HOMME: Oui... oui... C'est moi... Mmm... Ecoutez, faites ce que vous voulez, si vous considérez que c'est ce que je mérite après tout ce travail, tous ces sacrifices... J'ai sacrifié ma profession, ma famille, tout, absolument tout ce que j'aimais et voici ma récompense... Non! bien sûr que non! Comment voulez-vous que je sois d'accord?! Mais vous mêmes, pour qui vous prenez-vous? Et... et... et c'est justement toi qui me dis ça? Comment as-tu pu approuver Mitrea alors que tu sais pertinemment qu'il divague. C'est une conspiration, un vrai complot! Je te crois bien qu'il est politique, il est de concert avec une dame du Ministère que je connais très bien pour l'avoir offensée en lui disant ouvertement ce que je pensais. Oui, exactement: la vérité dérange. Et à présent ils sont tous les deux contre moi, elle et lui, avec son parti de quatre sous! Mais patience, les élections approchent! Je vais leur montrer de quel bois je me chauffe, je vais les frapper là où ça leur fait le plus mal, en pleine campagne électorale... Non mais qu'est-ce qu'ils s'imaginent, ces deux là...! d'accord, oui... A demain... Salut. Bye! (il raccroche) Bordel de merde! Tas d'idiots, pourriture! Tous des traîtres et des ingrats. Ecoutez-moi ça: demain ils vont faire encore une réunion et si je n'y vais pas, ils menacent d'aller manifester devant la préfecture. C'est d'un ridicule! Oh là là làààà, Caragiale, eh oui, Caragiale, Caragiale... 

L'appartement B

LUI: Et au sujet d'Alexandru, qu'est-ce que tu as décidé? Je t'ai entendue parler avec lui au téléphone, vous devriez vous rencontrer ce soir, à ce que j'ai compris.

ELLE: Je te dis que j'ai répétition! Il peut s'en brosser le ventre. Tu me l'as dit toi-même: l'art, c'est l'art, la famille, c'est la famille... Ne m'as-tu pas dit que l'art, c'est l'univers des gens sans merci? (elle rit) Metallica: Unforgiven Two (elle rit) Allez, ne me boude pas. Ça va aller! Ce n'est pas un mensonge: ce n'est qu'un petit mensonge! De toute façon ça ne compte pas! Il sait que je l'aime... Je ne suis qu'à lui... Otilia c'est mon amie, ou enfin, j'aimerais qu'elle soit mon amie. Elle connaît un tas de trucs... Elle vient de me raconter qu'il y a une crise terrible dans le théâtre, ils veulent changer le directeur. Otilia a créé sa propre troupe et se prépare pour un festival de théâtre alternatif. Elle m'a dit que ça ne peut plus continuer comme ça, que le directeur pistonne sa gonzesse, enfin sa femme - de toute façon elle est beaucoup plus jeune que lui, qu'elle est arrivée même à donner des ordres dans le théâtre, à organiser les distributions, à se mêler de la mise en scène... Ils n'ont pas l'air de s'amuser! Je crois qu'elle va quitter le Théâtre... Actuellement elle a plusieurs possibilités... Dame, ça fait plus de deux mois qu'on ne l'a pas payée... Elle m'a priée de lui prêter un peu d'argent. La pauvre, elle n'a même pas de quoi s'acheter un jus, un café, quant à ses parents d'Oradea, ce ne sont que deux vieux cons. Elle a dû s'enfuir, puisqu'elle ne supportait plus les raclées de son père... Quels cons...

Toi au moins tu es un bon père. Allez, je m'en vais, je t'ai mis une soupe sur le feu, fais gaffe qu'elle ne déborde ... Je t'embrasse! Ne te fais plus de soucis et surtout ne fais pas la tête. Comprends-moi. Tu verras, ça ira bien. Ce n'est pas toi qui dis que tout ce qui arrive c'est pour le mieux? Allez, ciao! Je t'embrasse. Ce soir je vais rentrer tard peut-être, après minuit. Ne m'attends pas! Couche-toi... (elle sort) 

L'appartement A

ELLE: Va et parle avec le président, avec Aldea machin chose... Il t'a toujours soutenu, il pourra intervenir peut-être... La femme de Mitru travaille pour lui, dans l'informatique ... Elle connaît également la Radulescu... elle trouvera moyen de l'apaiser, peut-être! Je crois que c'est de ce côté-là que tu dois insister... Bien sûr il y a encore Bogdan et Cîrlegea et Busuioceanu, tout ce ramas de frustrés sans vergogne qui ne savent pas ce que c'est que le talent, mais ceux-là n'ont aucun pouvoir, ils disent ce que dit tout le monde, ils virent au moindre vent, comme des girouettes...! Il y a encore le préfet machin chose... Sa fille est étudiante à l'Académie de Théâtre d'Oradea: essaie de contacter Filimon, le directeur: il pourra intervenir en ta faveur par l'intermédiaire de cette fille. Elle souhaite peut-être passer ses examens, surtout qu'elle a l'air d'une vache folle, c'est une bouffie de graisse à te faire hérisser les poils... Qu'est-ce que tu veux, tout le monde rêve d'être acteur...!

L'HOMME: Tu as raison! Je n'aime pas le dire, mais tu as raison. J'y vais! 
 

(Il s'habille précipitamment, n'arrive pas à  enfiler sa veste. Il sort. La lumière s'éteint progressivement dans les deux appartements. Restent Lui et Elle, au milieu de deux spots lumineux, comme au début du deuxième acte. On ne voit plus le mur qui les sépare.) 
 

L'appartement B

LUI: Je t'ai aimée comme je n'ai jamais aimé dans ma vie. Lorsqu'on faisait l'amour je te respirais et tu avais la fraîcheur du zéphyr au petit matin. Je chérissais non pas ta chair, mais chacun de tes petits os, que j'aimais tendrement. Notre étreinte, le seul moment où je me suis senti entier dans cette vie, aurait pu continuer dans toutes les autres. Nos os s'adoraient, mon magnésium criait après ton calcium, ton sodium après mon fer, nos corps s'appelaient des profondeurs inouïes, des tréfonds de la terre... 

L'appartement A

ELLE: Je t'adorais. Auprès de toi je me sentais la reine du monde, la reine de toutes les nuits. Comment aurais-je pu tromper de tels sentiments? Tu étais ma part de bien dans ce bas monde. Je t'adorais, j'aimais tout ce qui était toi, toi, en toi, de toi. Nos étreintes étaient infinies: on écrasait de nos poitrines des galaxies, le système solaire, le monde entier. Tous se transformaient en gouttelettes de sueur sur nos poitrines quand nous faisions l'amour. Je ne serai jamais plus entière... Je t'ai trop aimé... 

L'appartement B

LUI: Quand vais-je rencontrer encore autant de jeunesse, de simplicité, d'amour, de bonheur... ?! Oui, de bonheur, car c'est avec toi que j'ai appris le sens de ce mot. Même si j'ai tant lu et écrit sur l'amour et le bonheur, même si j'avais usé ces mots pour les avoir tant utilisés, c'est à toi que je les ai adressés pour la première fois. J'ai senti que je devais les prononcer, qu'il n'y avait pas d'autres pour exprimer ce qui m'arrivait... 

L'appartement A

ELLE: Comme on riait ensemble... Mon Dieu... On riait aux larmes, on en avait mal au ventre! Comme notre amour était libre, comme nos plaisirs étaient fous! Personne ne s'aimait sur Terre comme nous deux. J'étais en même temps mère et petite fille, j'étais toutes les femmes sous tes regards bleus dans lesquels je me baignais comme dans une mer calme et profonde... Rien ne comptait plus, ni les maladies, ni la mort, ni les misères du monde. Tu étais ma santé et ma vie, ma chance à moi... 

L'appartement B

LUI: Je t'ai aimée pour trois vies... Tu as été ma religion, ma chance... 

L'appartement A

ELLE: Je t'aurais suivi au-delà des frontières de la vie. Tu étais le sens de mon être.

LUI: Je t'aimais follement!

ELLE: Je t'adorais!

LUI: Tu as été la chance de ma vie!

ELLE: Ce n'est qu'avec toi que j'ai été entière!

LUI: Tu m'as rendu heureux!

ELLE: Tu m'as donné une immense joie! 
 

(La lumière s'éteint lentement. Leurs voix continuent à murmurer dans le noir.)  
 
 

ACTE III 
 

(En scène il y a trois femmes: Cristina, Elle, La jeune fille.) 
 

CRISTINA: Il y eut une époque où je fus ce qu'on appelle une réformatrice dans le Christ. Vous savez ce que c'est? Une sorte d'exhibitionnisme non agressif. Je tenais des discours dans les réunions populaires, j'envoyais des lettres de protestation contre l'extermination systématique des nègres, qui représentaient la majorité de la population du district. Je ne trouvais pas juste qu'ils mourussent de faim et de pellagre, alors que des récoltes entières étaient ruinées à cause des insectes ou des étés trop pluvieux. Je voulus et j'essayai de construire des dispensaires, et dépensai pour ça tout ce que m'avait laissé ma pauvre mère. Et lorsque survînt ce Willie McGee, on l'envoya sur la chaise électrique pour avoir couché avec une prostituée blanche... (Sa voix tremble d'émotion) Un jour je mis le paquet. Je m'enveloppai dans un sac et je m'acheminai vers la résidence du gouverneur. C'était l'hiver. Je marchai nu pieds, avec pour tout habit ce vieux sac, pour remettre personnellement au gouverneur ma lettre de protestation. D'accord, il y eut aussi une petite dose d'exhibitionnisme de ma part, mais il y eut aussi autre chose. Savez-vous où j'en suis arrivée? A six milles de la ville, huée, insultée, et même conspuée - et ensuite on m'arrêta! Devinez pour quoi? Pour vagabondage et dévergondage. Oui, oui, ce fut ce dont on m'accusa: "vagabondage et dévergondage", puisqu'ils avaient décidé que ce vieux sac à patates que je portais ne m'habillait pas convenablement... Enfin, ça c'est passé il y a bien longtemps, et aujourd'hui il ne reste plus rien de la réformatrice d'antan. Je suis tout simplement une "vagabonde dévergondée". Mais je vais te leur montrer, moi, à quel point peut se dévergonder une "vagabonde dévergondée", si elle y met tout son cœur, comme moi. Très bien. Je vous ai raconté mon histoire, l'histoire d'une femme exhibitionniste. Maintenant je voudrais vous prier de faire quelque chose pour moi. Emmenez-moi dans ma voiture, sur la Colline des Cyprès. Et là on va écouter la voix des morts. Car c'est là qu'ils parlent. Ils gazouillent comme les oiseaux sur la colline, mais tout ce qu'ils disent se résume à un seul mot, et ce mot est: "Vis, vis, vis, vis, vis!". C'est tout ce qu'ils ont appris, c'est le seul conseil qu'il peuvent nous donner. Vis, un point c'est tout... C'est aussi simple que ça. Un conseil on ne peut plus simple!

ELLE (en tournant inconsciemment sa serviette (son porte documents) sur tous les côtés): Et maintenant? Qu'est-ce qu'on deviendra, désormais? On va rester à la maison, sur la terrasse, à regarder les parades? On va s'amuser avec cette ménagerie de verre? C'est ça, Laura? On va écouter indéfiniment les même disques usés de phonographe, que ton père nous a laissés en souvenir? Beau souvenir, entre nous soit dit. Une chose est sûre: on ne va pas faire carrière dans les affaires. On y a renoncé, parce que, voyez-vous, on est émotives, ça nous met les boules! (Elle pousse un gros soupir) Il ne nous reste plus qu'à dépendre toute notre vie de quelqu'un d'autre, n'est-ce pas? Comme si je ne connaissais pas le sort des femmes seules, qui n'ont pas été assez intelligentes pour se faire une situation. Chez nous, dans le Sud, il y avait tant de cas, que ça faisait pitié! Tant de vieilles filles, à la merci de la belle sœur ou du beau frère... Méprisées, oubliées dans leurs chambrettes qui ressemblaient à des souricières, invitées à déménager de l'un à l'autre... Pauvres femmes! Comme des oiseaux sans nid!... Obligées à boire jusqu'au fond le verre de l'humiliation! C'est ça, ce qui nous attend? Est-ce là l'avenir dont nous avons rêvé?

LA JEUNE FILLE: Je ne suis pas allée sur la Lune; je suis allée beaucoup, beaucoup plus loin... Car le temps est la plus longue distance entre deux lieux. Peu après, j'ai été renvoyée pour avoir écrit un poème sur le couvercle d'un carton à chaussures. J'ai quitté ma maison; j'ai descendu pour la dernière fois les marches de l'escalier de secours et depuis lors j'ai marché sur les traces de mon père, en essayant de retrouver à travers le mouvement ce que j'avais perdu dans l'espace... J'ai énormément voyagé. Les villes passaient devant mes yeux comme les feuilles mortes; des feuilles aux couleurs vives, mais détachées des branches. J'aurais voulu m'arrêter, mais j'avais toujours l'impression qu'il y avait quelque chose derrière moi. Quelque chose qui se manifestait de façon inattendue. Des fois c'était une chanson à la mode, d'autre fois ce n'était qu'un éclat de verre translucide. Des fois je me promène seule la nuit, dans les rues d'une ville inconnue - lorsque je ne trouve personne pour m'accompagner. Je passe devant les vitrines éclairées d'une parfumerie. La vitrine déborde de petits flacons transparents, irisés comme les éclats d'un arc-en-ciel brisé. Soudain, ma sœur touche mon épaule. Je me retourne et je la regarde droit dans les yeux.

Laura, Laura, j'ai essayé de t'oublier, de te laisser derrière moi. Mais je suis plus près de toi que je ne l'aurais voulu. Je cherche une cigarette dans ma poche, je traverse la rue, j'entre dans un ciné ou dans un bar, je commande un whisky, je parle avec le premier venu - je fais tout, tout pour t'oublier... pour effacer ton image... comme on éteint une bougie.

Aujourd'hui le monde est illuminé par des éclairs... Eteins tes bougies, Laura, et adieu...

ELLE: Ah, Jacques, on s'est accoutumé l'un avec l'autre, on est comme deux faucons enfermés dans la même cage et obligés à nous habituer l'un avec l'autre au bout sombre et triste de ce Camino Real. L'habitude passe pour de l'amour. Est-on vraiment sûr de quoi que ce soit? Non, même pas de notre propre existence, cher ami qui essaie de me consoler. Et à qui peut-on adresser les questions qui nous obsèdent? "Qu'est-ce que c'est que ce lieu?", "Où sommes-nous?", peut-on adresser ces questions à un gros vieux qui nous donne des réponses de Normand pour nous effrayer davantage? Ou bien à une fausse gitane, qui fait semblant de tirer les cartes et de lire dans les feuilles de thé? Qu'est-ce qui nous est resté d'autre? Une interminable procession d'histoires insignifiantes, qui nous donnent le sentiment, à nous, et à ceux qui nous entourent, d'être encore vivants? Où? Pourquoi? Quant à la planche étroite sur laquelle nous essayons de nous tenir en équilibre, elle n'est même pas solidement attachée. Nous sommes tout le temps menacés d'expulsion, car c'est là un port où les voyageurs vont et viennent, personne ne songe à s'y établir. Sans ça, où irions-nous? A la Halte-Passagère? Au "Ritz Men Only"? Ou bien, en passant sous l'Arc, vers la Terra Incognita? Nous sommes seuls. Nous sommes effrayés. On entend toujours derrière nous le sifflet des Eboueurs. Si bien que de temps en temps, même si tant de fois on s'est fait mal l'un à l'autre, on tend la main, au milieu des ténèbres qui nous entourent, vers l'autre, on se serre dans les bras l'un de l'autre pour tromper notre solitude. Voilà ce qui passe pour de l'amour au bout de cette voie qui auparavant, était royale. En fait, qu'est-ce qu'on sent l'un pour l'autre? Lorsque j'appuie mon corps fatigué contre le tien, ou lorsque j'embrasse ta tête de vieux faucon tourmenté d'inquiétudes, que sentent-ils, nos pauvres coeurs, ou ce qui en reste encore? Un sentiment délicat, oui, un sentiment ineffable, irréel, insipide. Comme ces violettes fades qui pourraient fleurir sur la lune ou au fond des grottes, sur un sol engraissé par la fiente des corneilles. Des oiseaux qui nous sont devenus familiers. Leurs ombres habitent la place du village. On les a entendus battre des ailes, comme les vieilles qui battent de leur balai les tapis usés, mais la tendresse - les violettes qui poussent au fond des grottes - ne peut pas briser les rocs!

CRISTINA: Ne te leurre pas seule. On est tous des cobayes dans le laboratoire du bon Dieu. L'humanité est un projet en cours.

ELLE: Tais-toi! Je vais t'envoyer mon pied dans le derrière si tu continues à médire du garçon. Il m'aime avec une franchise devant laquelle tes plus bizarres sacrifices sont lamentables. Lui me donne des preuves d'abnégation qui me font voir clairement toute ton abjection. Tu n'étais qu'un avorton, ni homme, ni femme, dès le sein de ta mère. Tu n'es pas un être humain, comme nous autres. Tu étais trop peu pour un homme, et pour une femme, tu n'as pas grand chose dans le crâne. C'est pour cela que tu es cinglée! Adresse-toi à mademoiselle Bianetta. Celle-là se donne au premier venu pour un peu d'argent. Mets-lui un sou dans la main et elle sera à toi.

CRISTINA (seule): Je vais m'asseoir à côté de la porte. Je vais faire attention à tout et je ne vais pas bouger d'un pas. (Elle s'assied dans le fauteuil de paille à côté de la porte.) Les hommes ne se connaissent pas - ils ignorent tout de leur nature. Ce n'est que quelqu'un qui n'est pas humain qui les connaît. Chacun de leurs mots n'est qu'un mensonge, une invention. Eux, ils l'ignorent, puisqu'ils sont changeants, ils changent d'humeur selon qu'ils ont le ventre plein ou creux, ou selon qu'ils aiment ou non. Ce n'est que leur corps qui ne change pas, pour un temps, et ce ne sont que les enfants qui sont sages. Les adultes sont comme des animaux, ils ne savent pas quoi faire de leur vie. Lorsqu'ils sont au comble du bonheur, ils se lamentent, soupirent, et lorsqu'ils sont dans la misère, un rien leur suffit pour être heureux. C'est étrange comme la faim peut rendre les hommes inaptes pour le malheur. Mais une fois rassasiés, le monde devient pour eux une chambre de torture, ils peuvent aller jusqu'à sacrifier leur propre vie pour satisfaire un caprice. Y a-t-il jamais eu des hommes que l'amour ait rendu heureux? Qu'est-ce que c'est que le bonheur, sinon le désir de bien dormir et de pouvoir tout oublier? - Mon Dieu, je te remercie de ne pas m'avoir pétrie de la même pâte. Je ne suis pas un homme; mon corps n'a rien de commun avec les corps des hommes. Si j'avais une âme humaine! Les hommes les plus tourmentés ont un cœur mesquin et égoïste; je sais pourtant que ce n'est pas mon mérite que de pouvoir renoncer à tout... (seule, elle laisse tomber le revolver) Plutôt me faire pendre! - Me verrait-elle dans une flaque de sang, qu'elle ne verserait pas une larme pour moi. Je n'ai été pour elle que l'instrument obéissant dont elle se servait pour les tâches les plus difficiles. Je me suis détestée du fond de l'âme à partir du premier jour. - Et si je me jetais du haut d'un pont? Qu'est-ce qui serait le plus glacé, l'eau ou son âme? - J'aurais encore le temps de rêver avant de me noyer. - Plutôt me faire pendre. - Ou alors me poignarder? - Hum, ça va pas me servir à grand chose. - Combien de fois n'ai-je pas rêvé qu'elle m'embrassait! Une minute encore, avant qu'un hibou frappe à ma fenêtre et que je me réveille. - Plutôt me faire pendre! Pas l'eau; l'eau est trop pure pour moi. (Exaltée tout à coup) La voilà! - La voilà! C'est elle! Vite, avant qu'elle n'arrive! (Elle s'empare d'une courroie attachée au mur, monte sur le fauteuil, attache la courroie à un crochet fixé au montant de la porte, se passe la courroie autour du cou, renverse la chaise d'un coup de pied et tombe par terre) - Sacrée vie! - Sacrée vie! - Et si je dois encore vivre? - Laisse-moi parler encore une fois à ton cœur, mon ange! Mais tu es froide! - Je ne vais pas partir encore! Peut-être serais-je au moins une fois heureuse dans ma vie. - Soumets-toi, Lulu; je ne partirai pas encore! - (Elle s'efforce d'arriver devant le portrait de Lulu, s'agenouille et joint les mains dans un geste de prière) Mon ange adoré! Mon amour! Mon étoile! - Aie pitié de moi, aie pitié, aie pitié!

LA JEUNE FILLE: Alors je vais maudire tout ce que tu appelles beauté, puisque je reste là, agenouillée et aveugle devant la monstruosité! Descends pour de bon jusqu'à moi du haut de tes cieux, après m'avoir fait monter jusqu'à toi de ce bas monde! Sous le manteau de pierre de ton abnégation bat un cœur d'enfant, un cœur que les larmes apaisent! Accorde-lui ce qui lui appartient de droit, et tu seras à l'abri de la faiblesse! Donne-moi - et je vais me prosterner à tes pieds - donne-moi cette partie de toi-même qui m'appartient! Donne-moi ta confiance! Laisse-moi participer aux combats qui se déchaînent dans ton âme! Prends-moi, réjouis-toi de ma faiblesse, et tu seras mien! Laisse-moi la satisfaction d'effacer les larmes de ton visage, et tu me reviendras. Ne crains pas que je vais t'obliger à descendre de tes cieux, crois-moi! Mais chaque grand homme a eu deux natures qui ne pouvaient pas vivre l'une sans l'autre. Je n'attends pas de réjouissances. De sublimes joies trouverai dans ton bonheur! Que ma vie me soit une vie d'angoisse ou de paix, elle sera toujours un don de toi! Elle doit venir de toi. De toi! C'est ce que tu me dois. Un don que je ne partagerai avec aucune autre femme!

CRISTINA: Mademoiselle! Exactement! ... mademoiselle! ... Nous sommes au regret de vous annoncer une nouvelle navrante. Le Dieu tout-puissant a décidé, du haut de sa volonté qui nous dépasse, que vous, mademoiselle, vous n'ayez plus d'enfant. L'enfant a pris froid et ensuite les choses se sont précipitées. Point. Mais vous devez vous consoler à la pensée que le Dieu tout-puissant aime les enfants innocents. Point à la ligne.

ELLE: Dans ce cas, excusez-moi...  
 

(Elle quitte le confessionnal, désormais caché  dans le noir... on entend le murmure d'une litanie; progressivement on entend la voix de celui qui prie; Marianne écoute... La litanie s'achève avec un "Notre Père"; Marianne remue les lèvres)  
 

S'il existe un Dieu qui est tout amour... que comptes-tu faire de moi, mon Dieu? ... Mon Dieu, je suis née dans le huitième arrondissement et c'est là qu'on m'a donnée à l'école publique, je ne suis pas un mauvais sujet... tu m'entends? Que comptes-tu faire de moi? Dieu miséricordieux? 
 

(Silence)  
 

Assez! J'ai fait tout ce que tu m'as demandé. Tu m'as fait jurer que personne ne te verra, que personne ne saura et ce n'est qu'à cette condition que tu as accepté de me rencontrer. Moi j'ai respecté tes conditions, j'ai tenu parole. Je t'ai portée cachée dans une valise, prudemment, comme une poupée de porcelaine! Non! De pierre, plutôt. Moi, avec mon hypertension... J'ai trouvé ce lieu tellement isolé, que la solitude du saint Hiéronyme, par comparaison, ressemble au fourmillement d'une petite ville le samedi soir. Pour toi j'ai été et contrebandier et routier et cambrioleur. Et tu n'es toujours pas contente? Qu'est-ce que tu veux encore de moi, dis-moi, qu'est-ce que tu veux? (Pause) J'ai quelque chose pour vous aussi. J'ai enfin compris ce que c'est que le vrai amour. Il ne s'agit en aucun cas de l'amour profane, celui de l'homme pour ses semblables, de l'homme pour sa femme ou vice versa, de la mère pour son enfant, du père pour son fils... Le véritable amour est celui de l'idée, l'amour de la pensée pure, d'une notion qui... qui, a, ab... ab... L'amour de l'esprit pour un autre esprit dans un esprit convenable. Ce n'est que dans l'esprit qu'on peut engendrer la vie, la vie en esprit, jamais l'esprit dans la vie, puisque en dehors de cette logique il n'y a pas de vie en esprit... Je ne sais pas trop comment m'exprimer, mais j'ai raison. N'est-ce pas, esprit?

CRISTINA: Je sais. C'est la Mort qui frappe à ma porte! Penses-tu que je ne l'entends pas qui frappe, boum boum boum? Comme si ses os s'entrechoquaient... Demande-moi et je te raconterai ce que c'est que de coucher avec la Mort. J'avais la chair de poule quand il me touchait. Mais j'ai supporté ça aussi. Mon cœur sentait qu'un beau jour quelqu'un viendra pour me sortir de cet enfer! Et ce fut toi! Et me voilà! Je vis à nouveau!  
 

(Elle réprime péniblement les sanglots qui la font suffoquer; elle continue, d'un ton plus calme et plus ferme)  
 

Je ne veux pas me faner dans le noir! Mets-toi ça bien dans la tête! Maintenant écoute-moi! Tout ce qui se trouve dans cette maudite boutique t'appartient, ton salaire et tout ce que la Mort a amassé, seulement la Mort doit mourir avant qu'on s'enfuisse... Tu comprends ce que je te dis? Alors va et change tes habits. Ce soir il y aura une soirée de gala.  
 

(Elle entre dans la pâtisserie. Val la poursuit, il lui saisit le bras qui tient la guitare. Elle s'y arrache violemment)  
 

Ecrase-moi et je vais briser ta guitare! Je vais le faire, si tu...

LA JEUNE FILLE: Moi, en enfer? Du premier coup que je vais envoyer dans le chaudron du diable je vais renverser l'eau bouillante sur la face de la terre. Non, chère madame, non. Moi je vais entrer de force au paradis. (d'un ton mielleux) Avec vous. Assises chacune dans un fauteuil couleur azur, qui se balancent seuls, avec des éventail en satin. Et entre nous deux, Rosita, dans une balançoire de jasmin et de romarin, et derrière nous votre mari, couvert de roses, tel qu'il a quitté cette pièce lorsqu'on l'a mis en bière; avec le même sourire et le même front blanc comme neige, et vous, vous vous balancerez, et moi aussi, et Rosita de même, et derrière nous le bon Dieu nous jettera des roses, et toutes les trois on sera assises sur une marche de nacre couverte de cierges et de pendeloques de cristal.

CRISTINA: Maintenant je suis vieille. Hier j'ai entendu dire ma maîtresse que je pourrais me marier encore. Pas question. N'y pensez surtout pas. J'ai perdu tout espoir de me marier avec celui que j'aimais de tout mon cœur, avec celui que j'aimais et... que j'aime encore. Tout est fini... et cependant, en dépit des illusions perdues, je m'endors et je me réveille avec le plus terrible des sentiments, celui de l'espoir défunt. Je veux m'enfuir, je ne veux plus voir personne, je veux que tout le monde me fiche la paix... (est-ce qu'une pauvre femme n'a pas le droit de ne pas se sentir entravée?) Et cependant, l'espoir me tourne autour, me mord comme un loup à l'agonie, qui serre une dernière fois ses mâchoires.

ELLE: Au revoir...  
 

(Exit le père et le fils, à gauche. Anita ferme les yeux, affligée. Ensuite elle va s'asseoir à table, devant le livre qu'elle regarde d'un air distrait)  

C'est comme s'il était parti pour toujours. Il va rentrer le soir, mais ça ne va pas changer grand chose: je serai toujours seule. Seule, avec toi, à jamais. (Anita lui jette un regard sombre. Elle se lève) Je t'ai fait quelque chose de terrible, je sais. Mais ce qui est le plus grave c'est qu'à l'époque cela ne me semblait pas entraîner des conséquences aussi fâcheuses. Si j'avais su que cela allait t'affecter tellement... Si j'avais su combien allaient nous coûter toutes nos légèretés... J'aurais demandé pardon à nos parents, mais maintenant ils sont morts... (Elle pousse un soupir, en regardant leurs portraits. Anita, le regard absent, se rappelle) Nous aussi on est mortes. Mortes de peur de nous regarder dans les yeux... Mauro a raison. Tu sais tout sur moi, tu es comme un vautour qui me tient dans ses serres. (Elle se tourne vers sa sœur, s'en rapproche, éclate) Regarde-moi, ma sœur: à présent je ne suis qu'une jeune fille craintive et fatiguée. Je ne sais plus rien, je n'ai plus de certitudes, et il est trop tard pour que je prenne des leçons... (Elle s'agenouille en pleurant, le visage contre les genoux d'Anita, qui la regarde d'un air affligée) Nos parents ne peuvent plus me pardonner, mais toi tu le peux... Fais-le à leur place et je pourrais faire la paix avec moi-même... Toi et moi, nous formons ensemble une plaie profonde, et ce n'est que toi qui peux la guérir... Reçois-moi à nouveau dans tes bras, comme lorsque j'étais petite, et dis-moi: "Tais-toi, mon enfant... Nous souffrons tous à cause de nos désirs, et la faute n'est jamais évidente... Tu n'as été qu'une enfant gâtée et inconsciente... Mais maintenant c'est fini... Repose-toi." (En retenant ses larmes, Anita se lève et se dirige, troublée, vers le milieu de la scène. Adela se tourne vers elles dans un geste de supplication) Anita!... Juanito me quitte par ma faute, je le sais. Mais c'est moi qui suis la plus éhontée de nous deux! Cela aussi, tu dois me le pardonner! (Les traits d'Anita se durcissent lorsqu'elle entend le nom de Juanito. Elle fait un pas en arrière et, sans quitter Adela des yeux, refuse d'un air calme et mélancolique. Elle se dirige ensuite vers le côté tranché. Adela se lève et fait quelques pas derrière elle, l'air affligée) Ma sœur! (Anita se retourne) Ne m'as-tu pas assez châtiée? Est-ce que je vais souffrir toute ma vie? (Anita disparaît derrière le rideau. Adela la rejoint. Avec un cri de désespoir) Anita! Me comprends-tu, au moins?

LA JEUNE FILLE: Quelle bonne affaire! ... Comme elle est belle! Et on n'a pas déboursé un sou. Je dirais même qu'on en a gagné... quoi qu'elle dise, Alice... (Elle caresse les bras de la femme peinte) Ô temps, suspends ton vol! Quelle peau délicate... La peinture, ça se savoure avec la bouche aussi... (Elle embrasse passionnément le portrait) Ma chérie! Oh, mon amoûrrrr! (Elle est pâmée d'admiration. Elle la respire avec volupté) Comme elle sent bon... Ah, la peinture (en extase) à l'huileeee... (Elle se colle au tableau) Ma belle... oh! ma chérie... (elle s'en éloigne pour la contempler) Ah! ... femme! (Elle se colle de nouveau au tableau, en le caressant, après quoi elle fait un pas à gauche, un autre à droite) Je fais un pas à gauche, un pas à droite, mais toi tu es resplendissante de tous les côtés... Si le monde est laid, c'est parce qu'on ne l'envisage que d'un seul côté. Il faut bouger! (Elle fait encore un pas à gauche et un autre à droite. Elle déclame avec une grandiloquence ridicule) Les étendues marécageuses deviennent des plaines, le ciel est un océan d'îles fleuries... voici des oasis au milieu des déserts... les ruisseaux traversent les sables arides... Tu es un chemin parsemé d'églantiers... Tu me rappelles les capitales englouties par les vagues... Tu me rappelles le... le... qu'est-ce que c'était? Qu'est-ce que ça pouvait bien être? Je suis jeune, je bourgeonne, je me couvre de feuilles... Oh là là là, mais je fleuris pour de bon... (Elle se rapproche du tableau et caresse les bras de la jeune femme) Je fleuris, je fleuris... Ah, je sens que je vais devenir poète! (Alice apparaît dans le cadre de la porte. Ravie d'extase, La Jeune Fille ne l'aperçoit pas) Ooooohhh! oooh! aaah!... Je t'adore!  
 

(L'acteur peut être aussi érotique que le lui permet la censure, ou les spectateurs; ou bien il peut être lyrique d'une façon dérisoire et emphatique. Ridicule dans tous les cas) 
 

ELLE: Ne mens pas! Au moins ne mens pas comme ça! Non, je ne suis pas allée me baigner, je n'aime plus nager! Je ne vous laisserai plus me tyranniser! L'esclave brise ses chaînes... dès maintenant! (Elle jette son alliance à la figure d'Oskar) Je ne vous laisserai plus vous moquer de ma vie! C'est ma vie à moi! Dieu a mis cet homme sur mon chemin, au dernier moment! Non, je ne me marierai pas avec toi, je ne me marierai pas avec toi!! Pour ma part, notre atelier de poupées n'a qu'à pourrir, et le plus vite sera le mieux!

CRISTINA: Les violettes sauvages ont brisé le roc.

ELLE: Assoiffée de vie et de bonheur, je me suis fanée là, en rêvant mélancoliquement à un amour caché et honteux, qui ne pourra jamais se consommer... et qui est pourtant la seule belle chose de ma vie. J'ai envie de rire: je l'ai aimé après l'avoir perdu. Je lui ai dit, pleine de dépit: "Tu ne réussiras pas!" Et toute dépitée, je me suis mariée avec Juan, décidée à le faire réussir, afin que Carlos comprenne ce qu'il a perdu. (Elle pousse un soupir) Seulement, c'est Carlos qui a réussi, tandis que Juan a échoué, et moi avec lui... Et pourtant je ne l'ai pas quitté. (Elle marque une pause) Pourquoi? A cause de l'enfant, bien entendu. A cause de cet enfant qu'on adore toutes les deux, parce que nous savons qu'il... ressemble vaguement à Carlos, bien qu'il ne soit pas le sien. (Elle la regarde. Elle se lève et s'approche d'Anita, en lui parlant sur le ton le plus humble) Si ce n'était que pour cet enfant, Anita. Pour cet enfant que tu as élevé comme une mère... (Anita tourne lentement vers elle un regard sévère. Adela a la voix qui tremble) Dis-moi un mot, un seul mot pour me pardonner... (Elle lui prend la main) Non? Ne t'ai-je pas tout avoué, n'ai-je pas confessé tous mes torts?... (Devant le regard sévère d'Anita) Mais qu'est-ce que je pourrais te dire encore?... Aide-moi... (Elle se laisse choir sur une chaise, les yeux en larmes) Pour ma part je ne vois plus rien... Je suis aveugle...

LUI (Il quitte un des fauteuils de la salle, monte sur scène) Merci, Marie... (Ensuite, vers le public de la salle): Mesdames et Messieurs... (Il sort un papier de sa poche et il met ses lunettes) Mesdames et Messieurs, le texte qu'on vous a présenté provient en grande partie des écrits des docteurs ici présents. Si jamais vous vous êtes ennuyés, ce n'est pas de ma faute. Si vous vous êtes amusés, ce n'est pas mon mérite. Les ficelles, assez grosses, m'appartiennent, tout comme les répliques les moins réussies. Bartholomeus (il montre du doigt vers Bartholomeus I) est un type pédant. (En montrant vers Bartholomeus II) Bartholomeus est lui aussi un type pédant. (Court moment d'hésitation) Quant à Bartholomeus (il montre vers Bartholomeus III), ce n'est qu'un con sans pédanterie. Le reproche que j'adresse à ces docteurs c'est d'avoir découvert des vérités élémentaires, qu'ils ont présentées dans un langage abusif, ce qui a fini par transformer l'élémentaire dans une véritable folie. Seulement ces vérités, comme toutes les vérités d'ailleurs, même élémentaires, sont contestables. Lorsqu'elles se transforment en dogmes infaillibles et lorsque, en tranchant en leur nom, les docteurs réclament l'exclusion d'autres vérités, en dirigeant - et même en tyrannisant par leur moyen - la création artistique, alors ces vérités deviennent carrément dangereuses. La critique doit être descriptive et non pas normative. Tout comme Marie vient de le dire, les docteurs ont eux-mêmes tout à apprendre - au lieu de faire apprendre aux autres, car le créateur est le seul témoin valable de son époque: il découvre en lui-même cette époque qu'il est le seul à exprimer, à sa façon, mystérieuse et libre. Toute contrainte, toute tentative dirigiste (et toute l'histoire de la littérature le prouve) falsifie le témoignage, l'altère en l'orientant dans une direction (il montre vers la droite) ou dans une autre (il montre vers la gauche). La critique, pour autant qu'elle a le droit de juger, ne doit juger que conformément aux lois de l'expression artistique, conformément à la mythologie de l'œuvre, à son univers. La chimie n'a rien à faire avec la musique. La biologie est étrangère à la peinture ou à l'architecture, tout comme l'astronomie échappe aux lois de l'économie politique et de la sociologie. Si, par exemple, les anabaptistes veulent voir dans une pièce de théâtre une illustration de leur foi anabaptiste, ils ont toute liberté de le faire. Mais lorsqu'ils prétendent tout subordonner à leur foi en essayant de nous y convertir, moi je m'y oppose. En ce qui me concerne, je crois sincèrement à la pauvreté des pauvres, je la plains, elle existe et ainsi, elle peut devenir une source d'inspiration pour le théâtre; mais je crois également aux angoisses, aux grands malheurs des riches. Seulement, ce n'est pas dans la pauvreté des pauvres ou dans la mélancolie des riches que je cherche mon inspiration dramatique. Pour moi, le théâtre c'est la projection scénique de l'univers intérieur: mes rêves, mes inquiétudes, mes désirs obscurs, mes contradictions constituent la substance de mon théâtre. Et puisque je ne suis pas seul au monde, puisque chacun de nous, au plus profond de son être, s'identifie à tous les autres, cela signifie que mes rêves, mes désirs, mes inquiétudes et mes obsessions ne m'appartiennent pas exclusivement. Il s'agit d'un héritage ancestral, d'un trésor profondément enfoui qui appartient à l'humanité entière. Cet héritage représente - au-delà de sa diversité de surface - l'élément de liaison entre les gens, le liant profond de nos communautés, son langage universel. (Marie s'empare de la robe d'un des docteurs et s'approche de Ionescu, dont le ton devient de plus en plus pédant) Ce sont justement ces désirs obscurs, ces rêves, ces conflits secrets qui constituent la source de toutes nos actions et de la réalité historique. (Il s'enflamme, devient presque agressif, en parlant d'un ton solennel et ridicule, de plus en plus précipitamment): voyez-vous, mesdames et messieurs, moi je pense que le langage de la peinture et de la musique moderne, tout comme le langage de la physique ou des mathématiques supérieures - est beaucoup plus avancé que le langage des philosophes, qu'il a surpassé de beaucoup, cependant que ce dernier essaie encore à récupérer le handicap... Les docteurs sont toujours dépassés, car, comme le disait le savant bavarois Steiffenbach et son disciple américain Johnson... (A cet instant, Marie lui couvre les épaules de la robe de docteur) Qu'est-ce que cela signifie? Que faites-vous, Marie?

CRISTINA: Qu'est-ce qui t'arrive, Ionescu, tu te prends au sérieux, peut-être?

LA JEUNE FILLE: Regarde, Maman! Regarde! Une larme!

ELLE: Tu regardes trop la télé. 
 

Le rideau tombe. 
 

    NB: Le troisième acte est un collage de monologues et de répliques tirés de: Tenessee Williams, Orphée aux Enfers, La Ménagerie de Verre, Camino Real, Frank Wedekind, La Boîte de Pandore, Hidalla-Karl, Hettmann, Le Géant nain, Ödön von Horvath, Légendes de la forêt viennoise, Slawomir Mrozec, Le Quartet, Federico Garcia Lorca, Dona Rosita, La Vieille Fille, Antonio Buero Vallejo, Las cartas boca abajo, Eugène Ionesco, L’Impromptu de l’Alma ou Le Caméléon du Berger, Tueur sans gages.

Qu'ils en soient tous remerciés! 
 

Traducere. Maria Oltea Păunescu

  Aminteste-ti datele mele